Pour une Europe consciente d’elle-même

Jamais depuis la fin de la guerre froide, la souveraineté de l’Europe n’avait été aussi contestée. Entre les rivalités des ‘Empires’ pour le contrôle des matières premières, la transition numérique et la crise des fondements idéologiques, le continent fait face à une question décisive : l’Europe unie peutelle se considérer comme un sujet politique autonome ou risque-t-elle de devenir un espace structuré par la volonté des autres grandes puissances ?

Une conscience européenne, civique et patriotique, n’est plus une utopie, mais une nécessité stratégique pour pouvoir peser dans le monde de demain. Mais à cette fin, fautil seulement accélérer l’intégration supranationale ou bien rebâtir des fondations imaginatives et émotionnelles ? Dans cette optique, quelles mythes européens pourraient se juxtaposer aux mythes nationaux sans les effacer ?

Dans L’amour et l’Occident (1938), Denis de Rougemont voyait dans le mythe médiéval de Tristan le fil invisible reliant l’idée d’Europe à celle de nation. Repris par le romantisme puis mobilisé politiquement pour fédérer les masses autour des révolutions – y compris industrielles – et des conflits entre États, ce mythe éclaire à la fois la puissance transformatrice de l’Europe et son penchant vers l’annihilation. En réaction à cette spirale destructrice, l’UE s’est construite par des traités cherchant à prévenir le retour aux tranchées. Elle a ainsi forgé ce que Pascal Lamy décrit comme un « contremythe, dépourvu de patriotisme et peu enclin à en susciter ».

Pour de Rougemont, un mythe n’est pas une simple histoire ancienne, mais un récit symbolique qui sert de repère collectif. Il structure la manière dont une société vit ensemble. Face à l’incertitude de l’existence, nous nous rassemblons affectivement autour de récits et de valeurs communs. Les neurosciences soulignent le rôle décisif des émotions dans nos pensées et nos décisions. L’être humain ne cherche pas seulement à survivre, mais à donner un sens à sa vie, à son entourage et à son destin. Nos motivations dépassent ainsi la logique pragmatique pour toucher ce qui la fonde y compris nos sentiments collectifs comme le patriotisme. 

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